Ça se voit de loin !

Si l’on veut résumer une époque pour en exprimer ce qui la caractérise le plus, il y a un moyen très simple, c’est d’imaginer un promeneur, dans la campagne, qui s’approche d’une cité, il lève son regard, et c’est ce qu’il découvre, tout à l’horizon, qui est le trait dominant de l’époque qui s’offre lui.

             Choisissons comme ligne de départ, pour notre expérience, les siècles de la Grèce antique… Voilà notre marcheur qui lève le nez et que voit-il tout au bout de son regard ? Perché sur des rochers, se découpant sur un superbe ciel bleu ? Un temple, un magnifique temple rutilant de couleurs, un temple dédié à l’un des innombrables Dieux enrichissant le panthéon des habitants vivants dans la vallée… Peut-être même, notre promeneur va-t-il croiser Zeus métamorphosé en humain, ou en un animal vigoureux, venu là pour conquérir une belle mortelle, à l’insu de sa terrible et jalouse épouse Héra… En ces temps les Dieux étaient malicieux et savaient comment égayer leur vie ! C’étaient alors les Dieux qui étaient à l’image des hommes… et non point les hommes qui se pensaient à l’image de Dieu… Moi, j’aime bien les Dieux bons vivants de l’antiquité… Ceux dont on a hérité par la suite sont nettement moins rigolos… mais, passons, c’est un autre débat. C’était une époque où les Dieux se faisaient la guerre entre eux, avec les hommes, contre les hommes, tout autant que les hommes et pour des motifs très humains.

Si notre promeneur marche lentement sur son sentier, il va vite sur la courbe du temps, nous le retrouvons à l’orée du Moyen âge, il sort de la forêt, redresse le visage et que découvre-t-il, dans le lointain ? Qu’est-ce qui figure le mieux l’époque se découpant dans le ciel, sur un piton surplombant une gorge escarpée, et qui dit la préoccupation des hommes : les remparts épais et le donjon d’un château fort… les temps ont changé, il faut faire vite pour se mettre à l’abri des bandes de brigands qui parcourent la contrée, ou des princes voisins qui veulent étendre leur territoire… Heureusement le seigneur est là qui protège, même si, en retour, il faut lui payer un tribut qui asservit un peu.

Notre promeneur presse le pas, pour quitter ce lieu et cette époque incertaine, le voici quelques siècles plus tard, il avance dans la plaine, au milieu des blés qui frissonnent, il porte son regard au devant de lui… il ne met pas longtemps à chercher car il aperçoit, depuis des lieues maintenant, les flèches d’une cathédrale élevée à la gloire de Dieu en ces temps mystiques. La population n’a guère avancée en culture, ne sait ni lire, ni écrire et pour toute envolée croit en ce Dieu céleste qu’on lui raconte et dont on dit qu’il les surveille de près et peut exercer son terrible courroux à tout moment. Mais les hommes lui bâtissent ces vivants livres de pierre et espèrent que leurs péchés leur seront pardonnés. Peut-il y avoir règle plus simple à suivre ? L’époque est à la prière. Pourquoi se casser la tête quand on casse des cailloux ?

Tout va si vite, le temps est impitoyable, passent les siècles, l’homme demeure et  continue d’imprimer sa marque, celle qui toujours signe son époque ; que voit-il maintenant notre promeneur, au détour d’un virage… tout là-bas dans la brume de l’horizon… Adieu les temples, les châteaux forts, les cathédrales, la route a été longue pour venir jusque là, pendant des siècles la société n’a pas trop bougée, maintenant ce qui s’offre en premier, à sa vue, ce sont les longilignes cheminées des usines crachant leur fumée grise, s’en allant salir les nuages… on imagine les hommes en rang serrés rejoignant les fourneaux, s’engouffrant dans le ventre de la terre, pour y offrir, encore et toujours, le don de leur labeur et l’usure de leur corps. Voici venu le temps des industries triomphantes. Nouveau Dieu très matérialiste cette fois et qui ne libère pas davantage… de la pierre blanche on est passé au charbon… et noir est l’espoir. Triste époque.

Et faisant un bond, nous voici à aujourd’hui… notre homme est infatigable, il n’est pas prêt d’arrêter sa marche, c’est inexorable depuis la nuit des temps, il presse le pas ! Que voit-il désormais, dans le lointain ? Qu’est-ce qui obstrue son paysage ? Jaillies de terre, qu’est-ce qui domine donc son siècle : Les hautes et orgueilleuses tours de verre des multinationales bancaires et commerciales qui s’emparent maintenant du ciel. Tout là-haut, là où l’oxygène commence à se faire rare, les hommes présentent leurs livres de comptes au Seigneur Dieu de la toute puissance de l’argent… les murs sont maintenant de verre c’est une illusion de penser la vie plus transparente, les surfaces glacées donnent toujours à voir sur la servitude des hommes…

Sonnent les heures, passent les jours, déferlent les siècles… que faut-il penser du chemin de l’homme ? De prime abord, tout change, mais est-ce que quelque chose bouge réellement ?

Sur la planche à tracer du temps, il n’apparait pas que l’homme s’oriente vers plus d’humanité, la matérialité continue de l’emporter sur tout autre projet… Car si notre route a semblé parfois s’approcher de plus de spiritualité, il ne faut pas croire que ces époques étaient bénies… elles comportaient leur tribut de violences et d’atrocités… Peut-être voyait-on de très loin la maison de Dieu, mais on vous brulait, écartelait, allègrement dans le même temps… le carnage entre les hommes est permanent.

     Je crois qu’il appartient au Franc-maçon de prendre la main de l’homme et de le guider vers plus de spiritualité… une spiritualité raisonnée, débarrassée des superstitions, une spiritualité qui élève véritablement… il appartient au Franc-maçon de faire comprendre que, sans renoncer aux biens matériels, qui sont à l’évidence une exigence inhérente à notre condition, nous sommes sur cette terre pour œuvrer à l’entente entre les hommes.

C’est un travail patient, de chaque instant, de chaque jour, dans la confrontation que nous avons avec chacun d’entre nous, à l’égard de tous, forts ou faibles, riches ou pauvres, afin que le promeneur du futur voit se dresser devant lui des hommes, des hommes grands et non plus seulement des bâtiments… qui ne sont que des façades dès lors que ceux qui pénètrent à l’intérieur ne sont pas habités par la passion de construire une société enfin pacifiée.

Article paru sur gadlu.info (les nouvelles du web maçonnique)

compas équerre

Jérôme Touzalin

Responsable de la Communication Extérieure de la G.L.T.M.F.

C’est pas du toc

« Que la sagesse préside à la construction de notre édifice ! » dit le Vénérable Maître en allumant la première colonne. Quoi de plus normal que d’invoquer la sagesse quand on se met à la tête de bâtir un temple pour l’humanité.

Continuons :

« Que la force le soutienne ! » ajoute alors le premier surveillant. Logique : on construit pour que cela dure et aille bien au-delà de notre brève existence…

Allons plus loin encore :

« Que la beauté l’orne ! » dit enfin le second surveillant au pied de la colonne corinthienne… alors là, il faut marquer un temps d’arrêt et réfléchir un peu.

Pourquoi après deux injonctions objectives, tout ce qu’il y a de plus solides, entrons-nous dans un domaine aussi subjectif que peut l’être la notion du beau ? À quelle beauté faisons-nous référence ?

Rien n’est plus incertain que l’idée de beauté. Il n’y a jamais eu de vérité dans la beauté, car c’est une notion friable, mouvante, changeante, individuelle. La beauté est affaire de civilisation, de lieu, d’époque, de mode, de milieu social.

Que cherche-t-on derrière cet appel à la beauté ?

Ou alors il s’agit là, non d’un souhait esthétique mais d’une exigence morale. C’est une autre piste à considérer. Il s’agirait donc là, moins de faire appel à une beauté de pierre, qu’à une belle âme.

On songe alors à de nobles vertus : on évoque la droiture morale, le respect de la parole donnée, une rigueur à toute épreuve, on imagine un comportement qu’on ne saurait mettre en doute, l’amour de son prochain… ce temple doit être la face dévoilée de celui, intime, qui protège notre cœur des atteintes vulgaires… bref que des qualités !… des qualités éminemment Maçonniques, est-il besoin de le préciser.

Pourtant l’esprit ne se sent toujours pas pleinement satisfait à l’énoncé de ce catalogue de perfections.

A travers cette beauté tellement fluctuante au fil du temps, ne nous demande-t-on pas d’être un matériau des plus purs, des plus authentiques et, l’authenticité, comme la sagesse, la force, c’est une vertu qui demeure, qui n’est pas modulable au grès du temps et des modes.

Mais, de quelle authenticité parlons-nous ?

Car avant de nous intéresser à l’attelage : beauté et/ou authenticité, ne convient-il pas de s’attarder à l’authenticité toute seule…

Qu’est-ce qu’être authentique ?

Authenticité renvoie à l’idée de certitude. Si l’on demeure dans le domaine de l’esthétique, on dira d’une toile : c’est un authentique Rembrandt, un authentique Monet… et l’on verra sur les visages s’épanouir toute la gravité émotionnelle et intellectuelle qu’un tel spectacle requiert… rien à voir avec le regard lisse, distant, si l’on vous annonce : « C’est une copie, une belle copie, mais une copie ». On aura à peine une pensée pour le copiste qui aura pourtant fait un vrai travail.

Le regard sera encore tout autre devant tel peintre obscur qui se sera commis à faire des faux, de lui les gazettes diront : « C’est un authentique faussaire ! » Le plaisir du regard étant gâté par la révélation qu’il s’agit d’un faux et surtout de s’être fait avoir, on laisse encore une petite place distinguée à l’émotion en rehaussant du mot magique « authentique ! » une sorte de reconnaissance, en sourdine, du talent qu’il faut avoir pour faire un faux aussi vrai !

Y aurait-il donc plus de noblesse à être un authentique faussaire qu’un copiste de talent ?

Authenticité ! Dire ce mot c’est quasiment remonter à la source de tout ! C’est le passeport pour l’originel.

Il nous faut de l’authentique !

On veut un morceau de l’authentique croix du Christ, et l’on est toujours dans l’angoisse de savoir si le suaire de Turin est authentique ou non !

L’homme court après la certitude du vrai, comme si le beau allait en être plus beau… car le beau, à lui seul, sur le plan moral, n’est preuve de rien…

La beauté, en soi, nous l’avons dit, n’existe pas. Elle n’est pas une donnée préétablie. La beauté n’est pas dans l’objet, dans la scène, elle est uniquement dans l’œil de celui qui regarde l’objet ! C’est la pensée née du regard projeté qui décide, ou non, de la beauté. Aucun objet, aucun spectacle, aucune musique, ne peut se permettre d’envahir votre cerveau pour dire : « Regarde comme je suis beau ! » C’est moi, tout seul dans ma tête, qui décide, pour moi, de ce qui est beau ou non.

D’où l’accroche à l’authenticité qui vient renforcer l’admiration.

Mais, l’ivresse de l’authentique, le respect qu’il impose, mène loin, jusqu’au ridicule : cela me fait penser à cet authentique canular que certains connaissent peut-être. A Vienne, à l’occasion d’une exposition sur Mozart, rassemblant divers objets lui ayant appartenus, partitions, instruments de musique, on pouvait admirer un crâne au-dessous duquel était inscrite la mention : « Crâne de Mozart enfant » ! Combien se sont laissé prendre  à cette blague fomentée par des étudiants, venus subrepticement déposer là cette « relique ! »

Nous voici donc face à une quête éperdue de l’authenticité qui n’est jamais pleinement certaine et une recherche de la beauté qui demeure notion totalement subjective.

Comment vivre dans ce monde qui se dérobe sans cesse de partout ! Comment considérer cette troisième colonne si incertaine en regard des deux autres qui, elles, affirment une solidité évidente ?

Oublions un instant le champ de l’esthétique pour évoquer l’authenticité dans l’ordre du comportement moral. On aura peut-être plus de chance de ce côté.

Là, être authentique, c’est ce qui répond à un code mis en place préalablement et tel un patineur dans des figures imposées, la palme de l’authenticité reviendra à celui qui se sera tenu au plus près la ligne déjà tracée.

Rigueur morale, exigence de la fidélité à un ordre, à un principe, à des Landmarks… Nous voici en pleine clarté, enfin ! Sauf que… sauf que le goût forcené pour l’authentique peut se révéler être la pire de choses.

Le monde de l’authenticité devient vite un repaire de psychorigides et autres fondamentalistes extrêmement menaçants.

On croise dans la vie de dangereux maniaques de l’authenticité pour qui tout écart par rapport à la règle devient le plus abominable des crimes… voir l’asservissement aux dogmes… Combien de bûchers et de pelotons d’exécution pour de prétendus éloignements de l’authenticité primordiale.

Mais restons un instant dans le religieux, cela nourrit la vie des hommes depuis tant de millénaires !

Quand on étudie sur quels fondements reposent les religions, on est très inquiets de constater combien on rencontre d’obsédés de l’authenticité, et pas des pacifiques pour la plupart ! Dans un domaine où le but recherché est prétendument l’amour de Dieu et des hommes.

Authenticité dites-vous ? Tenez, prenez Moïse par exemple… belle figure ! Mais que savons-nous d’authentique sur lui ? Citons Voltaire, Voltaire qui croyait en Dieu et qui fut Franc-maçon (sur la toute fin de sa vie) comme on sait…

Voltaire disait donc : « Est-il bien vrai qu’il y ait eu un Moïse ? Si un homme qui commandait à la nature entière eût existé chez les Égyptiens, de si prodigieux événements n’auraient-ils pas fait la partie principale de l’histoire de l’Égypte ? »

Et encore, à l’époque de Voltaire les découvertes historiques sur l’Égypte étaient minces. Depuis la situation pour Moïse ne s’est pas arrangée.

Tout ce que nous savons sur la vie de cet illustre fondateur nous vient des quatre derniers livres du Pentateuque dont la forme que nous connaissons a été fixée 400 ans avant notre ère.

Jusqu’au 17ème siècle, personne n’avait trop rien dit.

C’est dans la deuxième moitié de ce siècle que l’on commencera à remettre en cause la paternité du Pentateuque, attribuée alors au Prophète, et dont on s’accorde à dire aujourd’hui que sa rédaction s’est, en réalité, étalée sur plusieurs siècles.

Authenticité dites-vous ? Pourquoi l’histoire des Pharaons ne mentionne-t-elle pas le destin d’un homme aussi extraordinaire ?

Mais posons-nous la seule question qui vaille :

L’authentique est-il une donnée nécessaire ?

Moïse a-t-il besoin d’être authentique pour être beau ? Ce qui est beau, en lui, n’est-il pas ce que son message signifie bien plus que la réalité « historique » de ses exploits rapportés.

Allons plus loin. Ce qui est beau en Moïse, n’est-ce pas qu’il soit une création de l’homme ? Cela n’en dit-il pas beaucoup plus sur la position de l’homme et ses interrogations face au divin ?

Cela fait de l’homme un authentique cherchant et c’est tout de même autre chose que d’être un craintif suiveur de dix commandements ! (qui sont d’ailleurs très mal observés).

Alors oui, dans ce sens, je comprends que l’on puisse associer beauté et authenticité : être un authentique cherchant c’est très beau !

Il y aurait donc deux formes d’authenticité, l’authenticité des experts, mais cela c’est une préoccupation de marchands de tableaux, de brocanteurs en antiquités, c’est plaisant mais pas fondamental, et une authenticité propre à notre âme qui fait que l’homme ne sort pas de l’épure exigeante de son questionnement face à l’insondable mystère du monde.

Et c’est encore une fois la Franc-maçonnerie qui est là pour proposer à l’homme de quelle authenticité il a à se préoccuper.

Quand on considère le bric-à-brac sur lequel repose la Franc-maçonnerie, on devrait avoir tout compris.

La Franc-maçonnerie emprunte au païen, au religieux, aux sources orientales, Égyptiennes, Grecques, Romaines, aux Templiers, aux bâtisseurs de cathédrales… bref, on a largement puisé dans les rayons de l’histoire… d’où toutes ces querelles sur les origines vraies, absolues, définitives, authentiques pour tout dire, de la Franc-maçonnerie qui se veulent plus belles les unes que les autres… ce qui a conduit récemment un historien contemporain à dire plaisamment que « La Franc-maçonnerie est née de père inconnu.» Et chacun de choisir celui qu’il préfère.

Qu’en conclure ? Qu’il faut chercher encore ?

On peut toujours, ce sont de savantes discussions qui nous enrichissent l’esprit.

Cependant la pédagogie de la Maçonnerie c’est qu’on n’attend pas le franc-maçon seulement sur ses origines mais sur son avenir.

L’homme futur, l’homme spirituel, l’homme du progrès, l’homme authentiquement beau, dirais-je, aura, je l’espère, de moins en moins besoin de ces contes et légendes du passé et de vouloir à toutes forces en démontrer l’authenticité, pour sortir de sa tourbe originelle.

Notre élévation sera d’autant plus belle et, pour le coup, authentique que les textes fondateurs seront alors à l’enfance de l’humanité, ce que les histoires de loups, de géants, de fées, de princes et de sorcières, sont à notre enfance tout court.

C’est devant que l’on doit aller, ce n’est pas derrière que l’on retourne.

La Franc maçonnerie, je le crois absolument, est la structure la mieux adaptée pour nous faire partager cette expérience de la beauté et de l’authenticité intérieure de l’homme.

Cela se lit à travers son désir d’organiser la société, de la mener vers les hauteurs de la réflexion, vers la dignité de nos comportements les uns envers les autres, vers le respect de la vie, vers le respect de la création et du créateur… c’est cela qui est beau à voir.

L’authenticité c’est notre regard dans le miroir, l’un des beaux moments de l’initiation.

Alors quand le second surveillant dit : « que la beauté l’orne » il s’agit moins de beauté plastique, que de magnifier cet élan humain collectif qui nous transcende tous.

Il manque déjà une quatrième colonne pour soutenir notre édifice, si nous ne nous entendons pas autour du sens à donner à la troisième, notre temple risque d’avoir de sérieux problèmes de stabilité.

 

Article paru sur gadlu.info (les nouvelles du web maçonnique)

compas équerre

Jérôme Touzalin

Responsable de la Communication Extérieure de la G.L.T.M.F.

 

Rentrée sociale

« Le travail d’un Maçon ne s’arrête jamais… » Affirme-t-on. Oui, mais à la question rituelle que nous posons en fin de tenue : « A quelle heure les Francs-maçons ont-ils coutume de clore leurs travaux ? » On répond tout aussitôt : « A minuit, Vénérable Maître »… Il faudrait savoir… Voilà des négociations sur la durée du temps de travail qui se sont curieusement terminées… on sent que deux tendances devaient s’affronter et il fut décidé d’enterrer le maillet d’une éventuelle discorde de cette façon biscornue, chacun appliquant à sa manière, sa compréhension des textes, dans cet esprit de tolérance habituelle qui nous caractérise.

Prenons l’interprétation pointilleuse, – pour ne pas dire pointeuse- celle du Midi-Minuit : on est donc en droit de penser qu’après l’heure de fin, c’est la récréation, temps libre ! On peut retourner à nos jeux profanes et mettre nos décors dans la naphtaline jusqu’à la prochaine fois.

Demeurons un instant sur ce temps de travail. Que représente ainsi la Maçonnerie ?

Songez : Une tenue par mois… à raison de quatre heures par tenue… je n’entrerai pas dans le débat de savoir si le temps de trajet est déjà du temps de travail… ce que certains voudraient sous-entendre qui à la question « d’où venez-vous ? » répondent « d’une loge de St Jean… ». Concentrons-nous sur l’essentiel… sur ces quatre heures par tenue, cela ne fait pas grand chose dans une année Maçonnique et je vous fais grâce des absences… Certes, je sais que si l’on a le goût des « voyages », on peut être tous les soirs en tenue, mais ne nous arrêtons pas aux cas particuliers, demeurons sur la moyenne générale.

Voilà donc, grosso-modo, le pointage pour le Maçon qui prend discrètement place sur les colonnes, mais, pour le frère de l’encadrement, celui qui a mis le doigt dans les rouages de la machine, le Vénérable, par exemple, qu’en est-il ?

La prestation d’un Vénérable Maître, porte sur dix représentations ! Quel comédien, sauf un amateur, accepterait un si modeste contrat ?

Le Vénérable va donc faire quarante heures dans une année… ça c’est de l’étalement du temps de travail… car le tout concentré cela fait à peine plus d’une semaine de salarié moderne qui n’applique pas, ou plus, les 35 heures… Quoi qu’il en soit, qu’on travaille au Rite Émulation, au Rite Français, au R.E.A.A, au R.E.R, ou tout autre encore,  on est tous au R.T.T : au Rite du Travail Temporaire.

Mais soyons plus précis et plus juste : il y a des Vénérables, et de fait, des ateliers plus actifs qui ajoutent quelques répétitions de cérémonies, de ci, de là… quelques heures d’instructions pour les apprentis ou compagnons… quelques tenues exceptionnelles.

Il y a même des frères qui poussent l’effort jusqu’à participer à des tenues Provinciales ou Nationales… là on est carrément dans le dépassement, c’est trop… Vite ! Une loi pour canaliser tout cela !

Mais bon, soyons sérieux, c’est tout de même très peu au bout du compte… peut-on dire, dans ces conditions, que le travail du Maçon ne s’arrête jamais ?…. Non bien-sûr… On constate que la Maçonnerie, pour beaucoup, se pratique selon un mode très intermittent. Est-ce que la lumière spirituelle fonctionne sur courant alternatif ?…

Abandonnons donc cette interprétation du Midi-Minuit. On a compris que ce découpage n’était là que pour le symbole… le jour, la nuit ; le blanc, le noir ; le midi de la vie et la fin de nos jours… et venons-en maintenant à ce qui nous fait affirmer que notre travail ne s’arrête jamais… C’est donc sur le contenu de ce travail qu’il nous faut nous pencher.

Notre devoir est donc, dit le rituel, de : « répandre alentour la lumière entrevue dans les opérations de la loge de St jean… » Tiens, la revoilà cette fameuse lumière…

Or voici que surgit une nouvelle contradiction… moi, je croyais que tout devait demeurer ici, dans un lieu sûr et sacré ? Que rien ne devait transpirer au dehors…ne rien révéler des travaux du jour, on le jure, même… et l’on nous dit, qu’une fois franchies les portes du temple, on doit continuer à œuvrer… mais si nous continuons… comment tenir secret tout ce qu’il se passe entre nous ?

Voilà que le rituel nous impose la contorsion que rien ne se sache, tout en poursuivant notre travail dans le monde… répandre la lumière sans que cela se voie… un vrai tour de magie !

Que veut-on de nous ? Il faut donc, une fois de plus, aller chercher l’idée qui germe sous le symbole.

Être Maçon cela ne s’arrête plus… ou devrait ne plus s’arrêter, dès l’initiation traversée… Parce qu’être Maçon c’est entrer dans une manière d’être qui doit devenir notre nouveau naturel…

Alors, dans ces conditions, qu’est-ce qu’être Maçon ? Qu’est-ce qu’être un maçon qui ne cesse de travailler, sans rien révéler de ce qu’il a fait dans le temple ?

Quand on visite divers ateliers on est surpris, et admiratif, devant la variété des planches. Là un travail sur la liberté, là sur les soufis, là sur l’alchimie, là sur des légendes bibliques, là sur la fin de vie, là sur la laïcité et j’en passe… ce serait donc cela être maçon ? Acquérir un savoir universel ?

C’est qu’il faut en lire des livres pour atteindre à ce niveau de culture, et en écouter des planches, cela prend effectivement beaucoup de temps et toutes nos nuits et tous nos jours n’y suffiraient pas.

Est-ce vraiment cela être Maçon ?

Je ne le crois pas.

Donc, être maçon, ce n’est pas tout savoir… ce n’est pas travailler plutôt sur les textes sacrés, ou sur les légendes du monde romain, ou les coutumes des Dogons, sur l’art du gothique ou encore sur les pratiques sociales.

Être maçon, c’est la quintessence de tout cela, la résultante de toute cette activité… enrichi par toutes ces matières on ne peut ressortir du temple que différent et cela doit se sentir à l’extérieur… donc : « répandre la lumière », « le travail qui ne s’arrête jamais », cela ne signifie pas : « révéler », c’est, « être ! ».

La pédagogie de la maçonnerie c’est de nous enseigner que partout dans le monde, tous, sur cette planète, nous sommes dans notre maison… comme ceux que nous croisons, là, autour de nous, sont dans la leur… qui se trouve être la même que la nôtre, même si nos maisons sont différentes, cela reste néanmoins notre maison à tous. Prodigieux.

Alors cela se manifeste pour chacun de nous, dans nos contacts quotidiens… dans notre vie de relation habituelle, partout et à tout instant.

Un maçon qui ne cesse de travailler affirme, sans ostentation, de lui-même, par ce qu’il a acquit en loge, une approche du monde tout à fait particulière. Il ne se contente pas d’être à sa fenêtre et de regarder les défilés dans la rue ; il ne participe pas aux défilés dans la rue en oubliant, du même coup, l’esprit de recul de celui qui regarde de sa fenêtre. Non, le maçon a cette capacité d’être tout à la fois à la fenêtre et de se regarder défiler dans la rue. Belle prouesse qui lui donne la distance pour pouvoir juger et ensuite agir.

Le travail qui ne s’arrête jamais, c’est avoir une lecture des événements du monde et de la cité nous faisant échapper aux jugements péremptoires, à la haine, au désir de vengeance, autant d’attitudes où le réflexe passe avant la réflexion.

On voit bien que cela ne saurait s’arrêter à Minuit, qu’on ne saurait se contenter de saupoudrer sa vie de quelques rencontres par mois.

Pour conclure j’emprunterai à un article paru dans un journal : « l’Itinérant », car ce que dit ce journaliste de nous, est un beau résumé de notre travail qui ne s’arrête jamais.

Ils –les Francs-Maçons- luttent contre la violence et l’ignorance, la contrainte et le mensonge. Le triangle, l’équerre et le compas qui veulent représenter l’ordre et l’équilibre sont leurs symboles. Dans cet univers à l’architecture divine, ils s’attachent à profondément respecter l’homme duquel, naissent les plus grandes créations. Ils ne singent pas de morale, ni ne jouent aux philosophes. Leur ambition, faire de l’humanité un ensemble d’individus soucieux d’autrui comme de leur propre personne… avec une liberté sans cesse renouvelée… mais également une justice qu’ils n’hésitent pas à mettre en œuvre.

La Franc-maçonnerie unit des initiés de tous lieux et de toutes époques, gens de toutes conditions, de toutes origines et de toutes religions, croyances ou philosophies, qui conjuguent leurs efforts en vue de la construction du temple idéal de la Vérité, de la Justice et de la Concorde.

Pour parvenir à cela, ne faut-il pas travailler sans relâche, dans le temple, hors du temple ? N’est-ce pas plus qu’un travail, n’est-ce pas l’œuvre de toute notre vie ?

Et ainsi le franc-maçon travaille sans cesse au dehors, sans rien révéler de ce qu’il fait au-dedans, de midi à minuit, quelques heures par mois…

Article paru sur Gadlu.info (Les nouvelles du web maçonnique)

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Jérôme Touzalin

Responsable de la Communication Extérieure de la G.L.T.M.F.