C’est pas du toc

« Que la sagesse préside à la construction de notre édifice ! » dit le Vénérable Maître en allumant la première colonne. Quoi de plus normal que d’invoquer la sagesse quand on se met à la tête de bâtir un temple pour l’humanité.

Continuons :

« Que la force le soutienne ! » ajoute alors le premier surveillant. Logique : on construit pour que cela dure et aille bien au-delà de notre brève existence…

Allons plus loin encore :

« Que la beauté l’orne ! » dit enfin le second surveillant au pied de la colonne corinthienne… alors là, il faut marquer un temps d’arrêt et réfléchir un peu.

Pourquoi après deux injonctions objectives, tout ce qu’il y a de plus solides, entrons-nous dans un domaine aussi subjectif que peut l’être la notion du beau ? À quelle beauté faisons-nous référence ?

Rien n’est plus incertain que l’idée de beauté. Il n’y a jamais eu de vérité dans la beauté, car c’est une notion friable, mouvante, changeante, individuelle. La beauté est affaire de civilisation, de lieu, d’époque, de mode, de milieu social.

Que cherche-t-on derrière cet appel à la beauté ?

Ou alors il s’agit là, non d’un souhait esthétique mais d’une exigence morale. C’est une autre piste à considérer. Il s’agirait donc là, moins de faire appel à une beauté de pierre, qu’à une belle âme.

On songe alors à de nobles vertus : on évoque la droiture morale, le respect de la parole donnée, une rigueur à toute épreuve, on imagine un comportement qu’on ne saurait mettre en doute, l’amour de son prochain… ce temple doit être la face dévoilée de celui, intime, qui protège notre cœur des atteintes vulgaires… bref que des qualités !… des qualités éminemment Maçonniques, est-il besoin de le préciser.

Pourtant l’esprit ne se sent toujours pas pleinement satisfait à l’énoncé de ce catalogue de perfections.

A travers cette beauté tellement fluctuante au fil du temps, ne nous demande-t-on pas d’être un matériau des plus purs, des plus authentiques et, l’authenticité, comme la sagesse, la force, c’est une vertu qui demeure, qui n’est pas modulable au grès du temps et des modes.

Mais, de quelle authenticité parlons-nous ?

Car avant de nous intéresser à l’attelage : beauté et/ou authenticité, ne convient-il pas de s’attarder à l’authenticité toute seule…

Qu’est-ce qu’être authentique ?

Authenticité renvoie à l’idée de certitude. Si l’on demeure dans le domaine de l’esthétique, on dira d’une toile : c’est un authentique Rembrandt, un authentique Monet… et l’on verra sur les visages s’épanouir toute la gravité émotionnelle et intellectuelle qu’un tel spectacle requiert… rien à voir avec le regard lisse, distant, si l’on vous annonce : « C’est une copie, une belle copie, mais une copie ». On aura à peine une pensée pour le copiste qui aura pourtant fait un vrai travail.

Le regard sera encore tout autre devant tel peintre obscur qui se sera commis à faire des faux, de lui les gazettes diront : « C’est un authentique faussaire ! » Le plaisir du regard étant gâté par la révélation qu’il s’agit d’un faux et surtout de s’être fait avoir, on laisse encore une petite place distinguée à l’émotion en rehaussant du mot magique « authentique ! » une sorte de reconnaissance, en sourdine, du talent qu’il faut avoir pour faire un faux aussi vrai !

Y aurait-il donc plus de noblesse à être un authentique faussaire qu’un copiste de talent ?

Authenticité ! Dire ce mot c’est quasiment remonter à la source de tout ! C’est le passeport pour l’originel.

Il nous faut de l’authentique !

On veut un morceau de l’authentique croix du Christ, et l’on est toujours dans l’angoisse de savoir si le suaire de Turin est authentique ou non !

L’homme court après la certitude du vrai, comme si le beau allait en être plus beau… car le beau, à lui seul, sur le plan moral, n’est preuve de rien…

La beauté, en soi, nous l’avons dit, n’existe pas. Elle n’est pas une donnée préétablie. La beauté n’est pas dans l’objet, dans la scène, elle est uniquement dans l’œil de celui qui regarde l’objet ! C’est la pensée née du regard projeté qui décide, ou non, de la beauté. Aucun objet, aucun spectacle, aucune musique, ne peut se permettre d’envahir votre cerveau pour dire : « Regarde comme je suis beau ! » C’est moi, tout seul dans ma tête, qui décide, pour moi, de ce qui est beau ou non.

D’où l’accroche à l’authenticité qui vient renforcer l’admiration.

Mais, l’ivresse de l’authentique, le respect qu’il impose, mène loin, jusqu’au ridicule : cela me fait penser à cet authentique canular que certains connaissent peut-être. A Vienne, à l’occasion d’une exposition sur Mozart, rassemblant divers objets lui ayant appartenus, partitions, instruments de musique, on pouvait admirer un crâne au-dessous duquel était inscrite la mention : « Crâne de Mozart enfant » ! Combien se sont laissé prendre  à cette blague fomentée par des étudiants, venus subrepticement déposer là cette « relique ! »

Nous voici donc face à une quête éperdue de l’authenticité qui n’est jamais pleinement certaine et une recherche de la beauté qui demeure notion totalement subjective.

Comment vivre dans ce monde qui se dérobe sans cesse de partout ! Comment considérer cette troisième colonne si incertaine en regard des deux autres qui, elles, affirment une solidité évidente ?

Oublions un instant le champ de l’esthétique pour évoquer l’authenticité dans l’ordre du comportement moral. On aura peut-être plus de chance de ce côté.

Là, être authentique, c’est ce qui répond à un code mis en place préalablement et tel un patineur dans des figures imposées, la palme de l’authenticité reviendra à celui qui se sera tenu au plus près la ligne déjà tracée.

Rigueur morale, exigence de la fidélité à un ordre, à un principe, à des Landmarks… Nous voici en pleine clarté, enfin ! Sauf que… sauf que le goût forcené pour l’authentique peut se révéler être la pire de choses.

Le monde de l’authenticité devient vite un repaire de psychorigides et autres fondamentalistes extrêmement menaçants.

On croise dans la vie de dangereux maniaques de l’authenticité pour qui tout écart par rapport à la règle devient le plus abominable des crimes… voir l’asservissement aux dogmes… Combien de bûchers et de pelotons d’exécution pour de prétendus éloignements de l’authenticité primordiale.

Mais restons un instant dans le religieux, cela nourrit la vie des hommes depuis tant de millénaires !

Quand on étudie sur quels fondements reposent les religions, on est très inquiets de constater combien on rencontre d’obsédés de l’authenticité, et pas des pacifiques pour la plupart ! Dans un domaine où le but recherché est prétendument l’amour de Dieu et des hommes.

Authenticité dites-vous ? Tenez, prenez Moïse par exemple… belle figure ! Mais que savons-nous d’authentique sur lui ? Citons Voltaire, Voltaire qui croyait en Dieu et qui fut Franc-maçon (sur la toute fin de sa vie) comme on sait…

Voltaire disait donc : « Est-il bien vrai qu’il y ait eu un Moïse ? Si un homme qui commandait à la nature entière eût existé chez les Égyptiens, de si prodigieux événements n’auraient-ils pas fait la partie principale de l’histoire de l’Égypte ? »

Et encore, à l’époque de Voltaire les découvertes historiques sur l’Égypte étaient minces. Depuis la situation pour Moïse ne s’est pas arrangée.

Tout ce que nous savons sur la vie de cet illustre fondateur nous vient des quatre derniers livres du Pentateuque dont la forme que nous connaissons a été fixée 400 ans avant notre ère.

Jusqu’au 17ème siècle, personne n’avait trop rien dit.

C’est dans la deuxième moitié de ce siècle que l’on commencera à remettre en cause la paternité du Pentateuque, attribuée alors au Prophète, et dont on s’accorde à dire aujourd’hui que sa rédaction s’est, en réalité, étalée sur plusieurs siècles.

Authenticité dites-vous ? Pourquoi l’histoire des Pharaons ne mentionne-t-elle pas le destin d’un homme aussi extraordinaire ?

Mais posons-nous la seule question qui vaille :

L’authentique est-il une donnée nécessaire ?

Moïse a-t-il besoin d’être authentique pour être beau ? Ce qui est beau, en lui, n’est-il pas ce que son message signifie bien plus que la réalité « historique » de ses exploits rapportés.

Allons plus loin. Ce qui est beau en Moïse, n’est-ce pas qu’il soit une création de l’homme ? Cela n’en dit-il pas beaucoup plus sur la position de l’homme et ses interrogations face au divin ?

Cela fait de l’homme un authentique cherchant et c’est tout de même autre chose que d’être un craintif suiveur de dix commandements ! (qui sont d’ailleurs très mal observés).

Alors oui, dans ce sens, je comprends que l’on puisse associer beauté et authenticité : être un authentique cherchant c’est très beau !

Il y aurait donc deux formes d’authenticité, l’authenticité des experts, mais cela c’est une préoccupation de marchands de tableaux, de brocanteurs en antiquités, c’est plaisant mais pas fondamental, et une authenticité propre à notre âme qui fait que l’homme ne sort pas de l’épure exigeante de son questionnement face à l’insondable mystère du monde.

Et c’est encore une fois la Franc-maçonnerie qui est là pour proposer à l’homme de quelle authenticité il a à se préoccuper.

Quand on considère le bric-à-brac sur lequel repose la Franc-maçonnerie, on devrait avoir tout compris.

La Franc-maçonnerie emprunte au païen, au religieux, aux sources orientales, Égyptiennes, Grecques, Romaines, aux Templiers, aux bâtisseurs de cathédrales… bref, on a largement puisé dans les rayons de l’histoire… d’où toutes ces querelles sur les origines vraies, absolues, définitives, authentiques pour tout dire, de la Franc-maçonnerie qui se veulent plus belles les unes que les autres… ce qui a conduit récemment un historien contemporain à dire plaisamment que « La Franc-maçonnerie est née de père inconnu.» Et chacun de choisir celui qu’il préfère.

Qu’en conclure ? Qu’il faut chercher encore ?

On peut toujours, ce sont de savantes discussions qui nous enrichissent l’esprit.

Cependant la pédagogie de la Maçonnerie c’est qu’on n’attend pas le franc-maçon seulement sur ses origines mais sur son avenir.

L’homme futur, l’homme spirituel, l’homme du progrès, l’homme authentiquement beau, dirais-je, aura, je l’espère, de moins en moins besoin de ces contes et légendes du passé et de vouloir à toutes forces en démontrer l’authenticité, pour sortir de sa tourbe originelle.

Notre élévation sera d’autant plus belle et, pour le coup, authentique que les textes fondateurs seront alors à l’enfance de l’humanité, ce que les histoires de loups, de géants, de fées, de princes et de sorcières, sont à notre enfance tout court.

C’est devant que l’on doit aller, ce n’est pas derrière que l’on retourne.

La Franc maçonnerie, je le crois absolument, est la structure la mieux adaptée pour nous faire partager cette expérience de la beauté et de l’authenticité intérieure de l’homme.

Cela se lit à travers son désir d’organiser la société, de la mener vers les hauteurs de la réflexion, vers la dignité de nos comportements les uns envers les autres, vers le respect de la vie, vers le respect de la création et du créateur… c’est cela qui est beau à voir.

L’authenticité c’est notre regard dans le miroir, l’un des beaux moments de l’initiation.

Alors quand le second surveillant dit : « que la beauté l’orne » il s’agit moins de beauté plastique, que de magnifier cet élan humain collectif qui nous transcende tous.

Il manque déjà une quatrième colonne pour soutenir notre édifice, si nous ne nous entendons pas autour du sens à donner à la troisième, notre temple risque d’avoir de sérieux problèmes de stabilité.

 

Article paru sur gadlu.info (les nouvelles du web maçonnique)

compas équerre

Jérôme Touzalin