Rentrée sociale

« Le travail d’un Maçon ne s’arrête jamais… » Affirme-t-on. Oui, mais à la question rituelle que nous posons en fin de tenue : « A quelle heure les Francs-maçons ont-ils coutume de clore leurs travaux ? » On répond tout aussitôt : « A minuit, Vénérable Maître »… Il faudrait savoir… Voilà des négociations sur la durée du temps de travail qui se sont curieusement terminées… on sent que deux tendances devaient s’affronter et il fut décidé d’enterrer le maillet d’une éventuelle discorde de cette façon biscornue, chacun appliquant à sa manière, sa compréhension des textes, dans cet esprit de tolérance habituelle qui nous caractérise.

Prenons l’interprétation pointilleuse, – pour ne pas dire pointeuse- celle du Midi-Minuit : on est donc en droit de penser qu’après l’heure de fin, c’est la récréation, temps libre ! On peut retourner à nos jeux profanes et mettre nos décors dans la naphtaline jusqu’à la prochaine fois.

Demeurons un instant sur ce temps de travail. Que représente ainsi la Maçonnerie ?

Songez : Une tenue par mois… à raison de quatre heures par tenue… je n’entrerai pas dans le débat de savoir si le temps de trajet est déjà du temps de travail… ce que certains voudraient sous-entendre qui à la question « d’où venez-vous ? » répondent « d’une loge de St Jean… ». Concentrons-nous sur l’essentiel… sur ces quatre heures par tenue, cela ne fait pas grand chose dans une année Maçonnique et je vous fais grâce des absences… Certes, je sais que si l’on a le goût des « voyages », on peut être tous les soirs en tenue, mais ne nous arrêtons pas aux cas particuliers, demeurons sur la moyenne générale.

Voilà donc, grosso-modo, le pointage pour le Maçon qui prend discrètement place sur les colonnes, mais, pour le frère de l’encadrement, celui qui a mis le doigt dans les rouages de la machine, le Vénérable, par exemple, qu’en est-il ?

La prestation d’un Vénérable Maître, porte sur dix représentations ! Quel comédien, sauf un amateur, accepterait un si modeste contrat ?

Le Vénérable va donc faire quarante heures dans une année… ça c’est de l’étalement du temps de travail… car le tout concentré cela fait à peine plus d’une semaine de salarié moderne qui n’applique pas, ou plus, les 35 heures… Quoi qu’il en soit, qu’on travaille au Rite Émulation, au Rite Français, au R.E.A.A, au R.E.R, ou tout autre encore,  on est tous au R.T.T : au Rite du Travail Temporaire.

Mais soyons plus précis et plus juste : il y a des Vénérables, et de fait, des ateliers plus actifs qui ajoutent quelques répétitions de cérémonies, de ci, de là… quelques heures d’instructions pour les apprentis ou compagnons… quelques tenues exceptionnelles.

Il y a même des frères qui poussent l’effort jusqu’à participer à des tenues Provinciales ou Nationales… là on est carrément dans le dépassement, c’est trop… Vite ! Une loi pour canaliser tout cela !

Mais bon, soyons sérieux, c’est tout de même très peu au bout du compte… peut-on dire, dans ces conditions, que le travail du Maçon ne s’arrête jamais ?…. Non bien-sûr… On constate que la Maçonnerie, pour beaucoup, se pratique selon un mode très intermittent. Est-ce que la lumière spirituelle fonctionne sur courant alternatif ?…

Abandonnons donc cette interprétation du Midi-Minuit. On a compris que ce découpage n’était là que pour le symbole… le jour, la nuit ; le blanc, le noir ; le midi de la vie et la fin de nos jours… et venons-en maintenant à ce qui nous fait affirmer que notre travail ne s’arrête jamais… C’est donc sur le contenu de ce travail qu’il nous faut nous pencher.

Notre devoir est donc, dit le rituel, de : « répandre alentour la lumière entrevue dans les opérations de la loge de St jean… » Tiens, la revoilà cette fameuse lumière…

Or voici que surgit une nouvelle contradiction… moi, je croyais que tout devait demeurer ici, dans un lieu sûr et sacré ? Que rien ne devait transpirer au dehors…ne rien révéler des travaux du jour, on le jure, même… et l’on nous dit, qu’une fois franchies les portes du temple, on doit continuer à œuvrer… mais si nous continuons… comment tenir secret tout ce qu’il se passe entre nous ?

Voilà que le rituel nous impose la contorsion que rien ne se sache, tout en poursuivant notre travail dans le monde… répandre la lumière sans que cela se voie… un vrai tour de magie !

Que veut-on de nous ? Il faut donc, une fois de plus, aller chercher l’idée qui germe sous le symbole.

Être Maçon cela ne s’arrête plus… ou devrait ne plus s’arrêter, dès l’initiation traversée… Parce qu’être Maçon c’est entrer dans une manière d’être qui doit devenir notre nouveau naturel…

Alors, dans ces conditions, qu’est-ce qu’être Maçon ? Qu’est-ce qu’être un maçon qui ne cesse de travailler, sans rien révéler de ce qu’il a fait dans le temple ?

Quand on visite divers ateliers on est surpris, et admiratif, devant la variété des planches. Là un travail sur la liberté, là sur les soufis, là sur l’alchimie, là sur des légendes bibliques, là sur la fin de vie, là sur la laïcité et j’en passe… ce serait donc cela être maçon ? Acquérir un savoir universel ?

C’est qu’il faut en lire des livres pour atteindre à ce niveau de culture, et en écouter des planches, cela prend effectivement beaucoup de temps et toutes nos nuits et tous nos jours n’y suffiraient pas.

Est-ce vraiment cela être Maçon ?

Je ne le crois pas.

Donc, être maçon, ce n’est pas tout savoir… ce n’est pas travailler plutôt sur les textes sacrés, ou sur les légendes du monde romain, ou les coutumes des Dogons, sur l’art du gothique ou encore sur les pratiques sociales.

Être maçon, c’est la quintessence de tout cela, la résultante de toute cette activité… enrichi par toutes ces matières on ne peut ressortir du temple que différent et cela doit se sentir à l’extérieur… donc : « répandre la lumière », « le travail qui ne s’arrête jamais », cela ne signifie pas : « révéler », c’est, « être ! ».

La pédagogie de la maçonnerie c’est de nous enseigner que partout dans le monde, tous, sur cette planète, nous sommes dans notre maison… comme ceux que nous croisons, là, autour de nous, sont dans la leur… qui se trouve être la même que la nôtre, même si nos maisons sont différentes, cela reste néanmoins notre maison à tous. Prodigieux.

Alors cela se manifeste pour chacun de nous, dans nos contacts quotidiens… dans notre vie de relation habituelle, partout et à tout instant.

Un maçon qui ne cesse de travailler affirme, sans ostentation, de lui-même, par ce qu’il a acquit en loge, une approche du monde tout à fait particulière. Il ne se contente pas d’être à sa fenêtre et de regarder les défilés dans la rue ; il ne participe pas aux défilés dans la rue en oubliant, du même coup, l’esprit de recul de celui qui regarde de sa fenêtre. Non, le maçon a cette capacité d’être tout à la fois à la fenêtre et de se regarder défiler dans la rue. Belle prouesse qui lui donne la distance pour pouvoir juger et ensuite agir.

Le travail qui ne s’arrête jamais, c’est avoir une lecture des événements du monde et de la cité nous faisant échapper aux jugements péremptoires, à la haine, au désir de vengeance, autant d’attitudes où le réflexe passe avant la réflexion.

On voit bien que cela ne saurait s’arrêter à Minuit, qu’on ne saurait se contenter de saupoudrer sa vie de quelques rencontres par mois.

Pour conclure j’emprunterai à un article paru dans un journal : « l’Itinérant », car ce que dit ce journaliste de nous, est un beau résumé de notre travail qui ne s’arrête jamais.

Ils –les Francs-Maçons- luttent contre la violence et l’ignorance, la contrainte et le mensonge. Le triangle, l’équerre et le compas qui veulent représenter l’ordre et l’équilibre sont leurs symboles. Dans cet univers à l’architecture divine, ils s’attachent à profondément respecter l’homme duquel, naissent les plus grandes créations. Ils ne singent pas de morale, ni ne jouent aux philosophes. Leur ambition, faire de l’humanité un ensemble d’individus soucieux d’autrui comme de leur propre personne… avec une liberté sans cesse renouvelée… mais également une justice qu’ils n’hésitent pas à mettre en œuvre.

La Franc-maçonnerie unit des initiés de tous lieux et de toutes époques, gens de toutes conditions, de toutes origines et de toutes religions, croyances ou philosophies, qui conjuguent leurs efforts en vue de la construction du temple idéal de la Vérité, de la Justice et de la Concorde.

Pour parvenir à cela, ne faut-il pas travailler sans relâche, dans le temple, hors du temple ? N’est-ce pas plus qu’un travail, n’est-ce pas l’œuvre de toute notre vie ?

Et ainsi le franc-maçon travaille sans cesse au dehors, sans rien révéler de ce qu’il fait au-dedans, de midi à minuit, quelques heures par mois…

Article paru sur Gadlu.info (Les nouvelles du web maçonnique)

compas équerre

Jérôme Touzalin