Tradition et Modernité

compas équerre

Tradition et Modernité… ! Pour un Maçon régulier et traditionnel il y a assurément dans l’adjonction du mot « Moderne » quelque chose de surprenant, voire de choquant, surtout ainsi visiblement offert à la vue dans le nom officiel d’une Obédience !

Tradition et Modernité ! Trahison et Modernité seraient même tentés de dire certains car voilà bien deux valeurs qui ont rarement fait bon ménage… Dans quelque domaine que ce soit ; littérature, peinture, musique, politique, technique même, bref, le nouveau, le contemporain, il y a toujours eu confrontation entre l’un et l’autre, jusqu’à la lutte violente parfois. Le moderne, a toujours dû s’imposer en déployant une certaine vigueur, avant que de glisser à son tour dans la tranquillité paisible de la tradition répétitive.

Mais puisque nous sommes Maçons et gens d’ouvertures approchons-nous de ces deux ingrédients et étudions d’un peu plus près la réaction chimique – avec un peu d’esprit de sel alchimique s’entend -, que peu engendrer leur combinaison.

La Tradition serait plutôt la base – oserais-je dire -, le fond de sauce ? Pour de fins cuisiniers que je connais cette expression n’a rien de dégradant…

La Tradition, c’est le socle sur lequel s’élève la Maçonnerie.

La substance Tradition n’offre donc rien d’inquiétant, on la manipule depuis si longtemps… On en parle dans tous les sens, on lui fait dire tout ce que l’on veut, elle ne se révolte pas, elle retombe toujours sur ses pieds, retrouve sa verticale, son horizontale et son Orient… Elle a l’habitude, normal c’est la Tradition !.

Non, ce qui inquiète, c’est le mot Moderne… C’est lui l’acide, c’est lui la substance nouvelle dont on approche avec prudence, et qu’il faut prendre avec des gants ! Heureusement on en est pourvu ! On se méfie… Car on n’en connaît pas toutes les réactions, on ne sait pas où cela va nous mener… Est-ce qu’on ne prendrait pas trop de risques à l’introduire chez nous, le risque de la déviation du sens de notre œuvre, le risque même de faire périr la Tradition par empoisonnement de contiguïté ?

Pourquoi cette attitude ? Quasiment un réflexe avant même la réflexion, c’est qu’implicitement, comme une seconde nature, tout Maçon associe la Maçonnerie à la Tradition, donc à ce qui était avant, à l’autrefois, aux anciens, au passé… A ce rassurant permis de construire délivré il y a quasiment trois siècles.

Dans notre cerveau qui est la loge de notre vie spirituelle, se déploie une grande toile de fond qui représente une cathédrale, et ses ouvriers qui la bâtissent, même si on passe notre temps à parler de Temple… on y rajoute des objets hétéroclites, empruntant à l’histoire Gréco-latine, Judéo-chrétienne…. Bref tout un conglomérat de ce que l’humanité a pu charrier comme invention spirituelle, dans ce riche et prodigieux pourtour méditerranéen, pour paver le chemin de notre mystérieux parcours terrestre.

Bon, très bien, mais de siècles en siècles, c’est toujours vers l’avant que l’homme fait sa route, il n’avance pas dans son rétroviseur même si, un petit coup d’œil dans le miroir ne fait pas de mal de temps en temps. Le Moderne, l’Avenir sont notre inexorable destin, de gré ou de force.

Revenons à nos Maîtres du XVIIIème siècle, « inventeurs » de la Maçonnerie. Il fallait qu’ils fussent bien modernes pour que jaillît dans leur esprit cette architecture qui permette de mettre en œuvre la réflexion humaine, comme on ne l’avait jamais vu pratiquer jusqu’alors. Quoi de plus Moderne, à sa naissance, que la Franc Maçonnerie ? Quoi de plus Moderne que cette maçonnerie qui a su, en son temps associer Tradition et Modernité, et qui aurait pu, dès sa naissance s’appeler Grande Loge Traditionnelle et Moderne ! Nous ne faisons que reprendre un titre qui leur a échappé, nous réparons un oubli. On ne va pas le leur reprocher, ils en avaient tant fait par ailleurs.

Nos devanciers ont eu la modernité de penser que la Maçonnerie en s’appuyant sur les valeurs traditionnelles se devait d’être néanmoins de son temps, pour son temps, et plus encore pour l’avenir.

Ne sont-ce pas des pierres millénaires qui nous permettent de bâtir nos maisons d’aujourd’hui ? Nous ne nous contentons pas de les regarder avec plein de respect en psalmodiant des phrases sibyllines, nous les arrachons à la terre, nous les taillons, nous nous les approprions pour aujourd’hui, ici et maintenant : Hic et Nunc !

Le Maçon du XXIème siècle est là pour penser le monde qui se fait devant ses yeux, et sauver le monde du futur tant les menaces qui pèsent sur lui sont nombreuses.

Nous ne sommes pas un conservatoire de légendes symboliques. Tout ce corpus traditionnel n’est pas matière morte, mais ciment vivant pour que tiennent assemblées les pierres que nous continuons d’extraire, pour nous, pour nos enfants.

Il faut réveiller la Modernité qui sommeille chez de nombreux Frères.

Ainsi la Grande Loge Traditionnelle & Moderne de France, loin de s’égarer, s’adosse au plus près de l’ambition de nos fondateurs.

Pourquoi Traditionnelle et Moderne ?

Maître mot de nos œuvres, reconnaissons que la Tradition est toujours comprise comme étant le précieux conservatoire d’un autrefois qui aurait recélé toutes les vérités.

Les hommes d’aujourd’hui n’ayant plus alors comme seule mission que d’appliquer ce qui a été énoncé par la sagesse des hommes d’hier et surtout de n’en plus bouger.

Pour preuve deux mots, deux mots qui reviennent sans cesse dans les textes et les discours et qui trahissent parfaitement cette obsession d’un passé devenu référence inaltérable, même si ces mots sont exprimés avec l’enthousiasme de l’élan, afin de prouver le dynamisme des hommes d’aujourd’hui… Mais ces mots sont un élan à reculons.

La Tradition par les racines.

Il y a ceux qui croyant sincèrement exalter la tradition parlent des « racines ». On les entend s’exclamer : « Il faut retrouver nos racines ! », et l’on ne peut s’empêcher de les voir, armés de pelles et de pioches grattant la terre, cherchant avec une avidité gourmande d’animaux fouisseurs, ces fameuses racines qui seraient censées nous faire retrouver le sens de notre histoire, tel que les hommes antiques, en étaient forcément pénétrés dans l’enfance de l’humanité.

La Tradition par les sources.

Il y a ceux qui parlent de « source(s) ». Ils tendent le bras, et en explorateurs inspirés s’écrient : « Il faut revenir aux sources ! » et les voilà, sac au dos, qui remontent les collines, les montagnes, et soudain plongent leurs mains et leurs gourdes dans le jaillissement de cette onde virginale, apaisant leurs lèvres de cette vérité pure qui devait certainement inonder les premiers matins de la terre.

On sent bien que les uns, comme les autres, quelle que soit leur détermination à regarder l’avenir se figent involontairement dans le rêve d’un passé que l’on pare de toutes les qualités.

La notion de paradis perdu qui sommeille en nous prend ces formes d’exaltations nostalgiques.

En appeler de cette manière-là aux époques mythiques, c’est la momification du temps devant laquelle on se prosterne !

Or l’homme n’est pas là pour réitérer, inlassablement, les mêmes gestes et les mêmes pensées, le passé servant de bouclier contre les assauts du futur.

La Tradition dans la Modernité.

La Tradition, n’est pas une œuvre figée, c’est la transmission vivante entre l’hier et le demain dont nous sommes les relayeurs momentanés et y apportant les découvertes du progrès.

C’est pourquoi l’éclairer du mot de Moderne, est le choix le plus judicieux que l’on puisse faire qui n’entraîne aucune confusion, car c’est aussitôt faire comprendre la direction à prendre.

La Tradition dans la Modernité devient affaire de mouvement vers l’avant, comme les générations d’hommes qui se succèdent.

Tradition et Modernité, c’est se sentir dépositaire de l’incandescence créatrice, constater que depuis ce temps l’humanité a parcouru une longue route, mais avoir conscience qu’on ne rebrousse pas chemin sur cette route là !

On ne reprend pas le cours des temps comme on reprend sa page d’écriture.

La Modernité est poursuite, c’est la Tradition en action, c’est même son amplification….

Est-il un Frère, parmi nous, qui aurait oublié sur quelles vertus fondamentales d’altruisme, d’humanité, de tolérance, d’écoute de l’autre, d’approfondissement de notre culture personnelle, reposent les fondations du Temple que nous avons à bâtir ?

Comment ne serions-nous pas toujours d’équerre avec ces valeurs traditionnelles-là.

La Tradition, c’est l’affirmation que notre foi en l’homme demeure intacte.

La Modernité, c’est son voyage qui se poursuit.

compas équerre

Jérôme Touzalin

Responsable de la Communication Extérieure de la G.L.T.M.F.